• Tout près du lac filtre une source,

    Entre deux pierres, dans un coin ;

    Allègrement l'eau prend sa course

    Comme pour s'en aller bien loin.

    La Source

    Elle murmure : Oh ! quelle joie !

    Sous la terre il faisait si noir !

    Maintenant ma rive verdoie,

    Le ciel se mire à mon miroir.

    La Source

    Les myosotis aux fleurs bleues

    Me disent : Ne m'oubliez pas 

    Les libellules de leurs queues

    M'égratignent dans leurs ébats ;

    La Source

    A ma coupe l'oiseau s'abreuve ;

    Qui sait ? - Après quelques détour

    Peut-être deviendrai-je un fleuve

    Baignant vallons, rochers et tours.

    La Source

    Je broderai de mon écume

    Ponts de pierre, quais de granit,

    Emportant le steamer qui fume

    A l'Océan où tout finit.

    La Source

    Ainsi la jeune source jase,

    Formant cent projets d'avenir ;

    Comme l'eau qui bout dans un vase,

    Son flot ne peut se contenir ;

    La Source

    Mais le berceau touche à la tombe ;

    Le géant futur meurt petit ;

    Née à peine, la source tombe

    Dans le grand lac qui l'engloutit !

    Théophile Gautier


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  • Le ciel pleure ses larmes blanches 

    Sur les jours roses trépassés ; 

    Et les amours nus et gercés 

    Avec leurs ailerons cassés 

    Se sauvent, frileux, sous les branches.

    Hiver

    Ils sont finis les soirs tombants, 

    Rêvés au bord des cascatelles. 

    Les Angéliques, où sont-elles ! 

    Et leurs âmes de bagatelles, 

    Et leurs coeurs noués de rubans ?...

    Hiver

    Le vent dépouille les bocages, 

    Les bocages où les amants 

    Sans trêve enroulaient leurs serments 

    Aux langoureux roucoulements 

    Des tourterelles dans les cages.

    Hiver

    Les tourterelles ne sont plus, 

    Ni les flûtes, ni les violes 

    Qui soupiraient sous les corolles 

    Des sons plus doux que des paroles. 

    Le long des soirs irrésolus.

    Hiver

    Cette chanson - là-bas - écoute,

    Cette chanson au fond du bois...

    C'est l'adieu du dernier hautbois,

    C'est comme si tout l'autrefois

    Tombait dans l'âme goutte à goutte.

    Hiver

    Satins changeants, cheveux poudrés,

    Mousselines et mandolines,

    O Mirandas ! O Roselines !

    Sous les étoiles cristallines,

    O Songe des soirs bleu-cendrés !

    Hiver

    Comme le vent brutal heurte en passant les portes ! 

    Toutes, - va ! toutes les bergères sont bien mortes.

    Morte la galante folie,

    Morte la Belle-au-bois-jolie,

    Mortes les fleurs aux chers parfums !

    Hiver

    Et toi, soeur rêveuse et pâlie, 

    Monte, monte, ô Mélancolie, 

    Lune des ciels roses défunts.

    ALBERT SAMAIN (1858 - 1900)


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  • Les Sapins

     

     Les sapins en bonnets pointus

    De longues robes revêtus

    Comme des astrologues

    Saluent leurs frères abattus

    Les bateaux qui sur le Rhin voguent

     

    Dans les sept arts endoctrinés

    Par les vieux sapins leurs aînés

    Qui sont de grands poètes

    Ils se savent prédestinés

    À briller plus que des planètes

     

    À briller doucement changés

    En étoiles et enneigés

    Aux Noëls bienheureuses

    Fêtes des sapins ensongés

    Aux longues branches langoureuses

     

    Les sapins beaux musiciens

    Chantent des noëls anciens

    Au vent des soirs d’automne

    Ou bien graves magiciens

    Incantent le ciel quand il tonne

     

    Des rangées de blancs chérubins

    Remplacent l’hiver les sapins

    Et balancent leurs ailes

    L’été ce sont de grands rabbins

    Ou bien de vieilles demoiselles

     

    Sapins médecins divaguants

    Ils vont offrant leurs bons onguents

    Quand la montagne accouche

    De temps en temps sous l’ouragan

    Un vieux sapin geint et se couche

     

    Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

    Les Sapins

     


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